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LE SOIR: Que signifie concrètement le retour de la réforme de l'État?

26 mai 2021 – LE SOIR: Tony Van de Calseyde, Frédéric Amez – plus.lesoir.be

Une analyse des résultats de l’enquête De Stemming 2021, commandée par la VRT et De Standaard, montre clairement que le thème de la réforme de l'État est actuellement perçu par les personnes interrogées comme le troisième problème le plus important auquel notre pays est confronté. Le fait est remarquable : la réforme de l'État ne figure généralement pas en tête de la liste des priorités de l'électeur.

La crise du coronavirus est très probablement responsable de ce regain d'intérêt. C'est logique : cette crise a douloureusement révélé la complexité et le morcellement de notre structure institutionnelle actuelle. Tout le monde reconnaît que les choses ne peuvent pas continuer comme ça. Le grand débat sur la réforme de l'État que le gouvernement fédéral veut organiser est donc certainement opportun.

La réponse à la question de savoir ce que les répondants veulent dire exactement lorsqu'ils indiquent le thème "réforme de l'État" comme une priorité est encore plus remarquable. Il en ressort que pas moins de 63% d'entre eux pensent qu'il faudrait plus de Belgique, dont 33% souhaitent même que la Belgique soit le seul niveau de décision. 10% sont mitigés et 27% pensent qu'il devrait y avoir plus de Flandre, dont seulement 12% veulent garder le niveau flamand comme seul niveau de décision.

À titre de comparaison, une recherche du KU Leuven de 2015 montre que dans la période 2003 - 2010, environ la moitié de l'électorat flamand était encore en faveur de plus de compétences pour les communautés et les régions (sans demander pour autant fin de la Belgique). En 2014, cependant, cette proportion avait déjà baissé à environ 36 %. La même étude conclut à un glissement de la Flandre vers la Belgique comme niveau de décision privilégié (M. SWYNGEDOUW, K. ABTS, S. BAUTE, J. GALLE, B. MEULEMAN, KU Leuven, 2015). Les résultats de l’enquête De Stemming s'inscrivent donc dans un mouvement plus large.

Est-ce un motif d'euphorie pour ceux qui sont attachés à la Belgique ? Cette étude va-t-elle changer quelque chose ? Ou la série de réformes de l'État qui (sans exception) ont à chaque fois conduit à moins de Belgique va-t-elle se poursuivre ? Tout cela reste à voir. Une fois de plus, cela dépendra de la manière dont l'électeur, d'une part, et les partis politiques flamands et francophones, d'autre part, se comporteront.

Paradoxe dans le chef de l'électeur flamand

L'électeur flamand présente un paradoxe remarquable. Plus précisément, force est de constater que l'appel à plus de Belgique de la part de ceux qui plaident pour une réforme de l'État s'accompagne néanmoins du fait que quelque 46% des Flamands voteraient actuellement pour le Vlaams Belang ou la N-VA. Ces partis se situent très clairement du côté du spectre qui veut plus de Flandre, voire la disparition de la Belgique ou sa réduction à la portion congrue.

Ce paradoxe a plusieurs explications. Tout d'abord, il y a le phénomène général que les partis et leurs électeurs ne sont pas sur la même longueur d'onde sur toutes les questions. Le thème de la réforme de l'État ne fait pas exception. C'est également ce que montre (à nouveau) De Stemming 2021. C'est pourquoi les positions radicales de la N-VA et du Vlaams Belang n'empêchent pas nécessairement les électeurs à l'esprit plus belge de voter pour eux. Pour beaucoup de gens, la frustration et le mécontentement à l'égard des partis traditionnels l'emportent sur toute autre considération.

Ensuite, on constate également une désinformation certaine. La N-VA, par exemple, alimente activement la confusion sur son objectif final. Le parti lui-même sait très bien que son séparatisme n'est pas populaire. C'est précisément pour cette raison qu'il prône officiellement le "confédéralisme" depuis le fameux bocht van Bracke (le virage prôné par Sigfried Bracke en 2014), même si, selon ses statuts, il poursuit toujours le séparatisme. Pour ceux qui ne suivent la politique que de loin, le confédéralisme n'est qu'une autre forme de fédéralisme, ce qui n'est bien sûr pas du tout le cas. Il n'est pas exagéré d'affirmer que la N-VA induit sciemment une partie de l'électorat en erreur et que son poids électoral lui permet d'adopter des positions communautaires beaucoup plus radicales que la majorité de ses électeurs ne le souhaiteraient. C'est ce que confirme, par exemple, De Grote Peiling de juin 2020, réalisé à l'initiative de VTM Nieuws, Het Laatste Nieuws et Le Soir. Cette enquête a montré que plus de la moitié des électeurs de la N-VA (et quelque 70% des électeurs du Vlaams Belang) étaient favorables à une refédéralisation complète des soins de santé. Pourtant, l'électeur bien informé devrait savoir que le parti ne soutiendra jamais cette position.

Enfin, ce paradoxe tient également au fait que la réforme de l'État est loin d'être toujours un sujet de prédilection à l'approche des élections. Ce n'était pas non plus le cas le 26 mai 2019. Mais nous avons dû constater une fois de plus que le thème a été soudainement remis en tête de l'agenda politique presque immédiatement après les élections, dans ce cas principalement par Bart De Wever.

Quid des politiciens flamands ?

Jusqu'à présent, aucun sondage montrant une attitude pro-belge des électeurs (et il y en a en suffisance) n'a empêché le monde politique de continuer à démanteler le niveau fédéral. Les choses seront-elles différentes maintenant ? De nombreux sceptiques diront que non. Le fait que l'électorat continue à voter en masse pour des partis qui veulent démanteler la Belgique en est certainement une raison.

Pourtant, il y a aussi des raisons de croire que cette fois-ci, les choses pourraient être différentes.

Celui qui suit les débats sur la réforme de l'État aura remarqué que le thème de la "réforme de l'État" n'est plus abordé de manière aussi unilatérale, comme moins de Belgique et plus de Flandre. Le plaidoyer en faveur d'une refédéralisation de certaines compétences est de plus en plus accepté ces dernières années, y compris au sein de la plupart des partis politiques flamands. De Stemming 2021 confirme maintenant qu'il existe un public pour cela.

En août 2020, l’on a également vu quelque chose de neuf. Une proposition de réforme de l'État (par le PS et la N-VA) a été bloquée, également du côté flamand, non pas parce qu'elle n'irait pas assez loin, mais parce qu'elle irait trop loin. Si loin qu'il n'y avait pas de majorité pour y adhérer.

Ces signes montrent que l'on se rend de plus en plus compte que l'électeur a tendance à voter pour la N-VA ou le Vlaams Belang pour des raisons autres que les questions communautaires. Ce vote ne doit donc pas être considéré par les autres partis comme un reproche de ne pas être assez flamand. Il faut au moins en conclure qu'ils ne regagneront pas ces électeurs en adoptant eux-mêmes une attitude anti-belge. Pour l'électeur flamingant, l'original sera toujours meilleur que la copie. Au contraire, si l'on veut offrir une réelle alternative à l'électeur, une attitude plus belge est plus intéressante d'un point de vue politico-stratégique.

Quid des partis francophones ?

Les partis francophones ont aussi des leçons à tirer de l’enquête De Stemming 2021. Pour une partie de la Belgique politique francophone, il est en effet courant de présenter les Flamands comme un bloc homogène de séparatistes. Dans certains milieux, le sentiment national flamand que l'on attribue aux habitants du Nord du pays est en effet utilisé pour également justifier ou prôner un démantèlement en profondeur du niveau fédéral. Il s'agit trop souvent d'une solution de facilité pour les politiciens francophones qui n'accordent qu'un intérêt de pure forme à la Nation belge, sans se rendre compte que le concept de Belgique, comme toute forme de société, doit s'entretenir en permancence.

Les partis francophones doivent être cohérents dans leur discours belge et regarder au-delà de leur propre communauté. Dire que tout peut être régionalisé pour autant que la sécurité sociale reste fédérale ne contribuera pas à gagner des âmes en Flandre pour défendre la Belgique. Ce qui serait utile par contre, c'est, par exemple, d'introduire en Belgique francophone l'obligation d'apprendre le néerlandais comme deuxième langue, et que l’on fasse plus d’efforts pour garantir l'application correcte de la législation linguistique à Bruxelles. En outre, la Wallonie doit tout mettre en œuvre pour sa relance économique et les politiques francophones doivent également s'engager dans une réflexion sérieuse sur l'avenir de la Belgique, sans se limiter à servir uniquement les intérêts francophones.

Conclusion

Le grand mérite de l’enquête De Stemming 2021 est que ses résultats suscitent la réflexion. Ils contiennent une vérité qui dérange sur la réforme de l'État, pour certains politiciens flamands comme pour certains politiciens francophones. Du côté flamand, l'idée qu'il est impossible d'être à la fois flamand et belge est remise en cause. Pour les Francophones, l'étude dément l'idée selon laquelle la Flandre serait un bloc homogène et anti-belge, du moins, si l'on veut faire l'effort de regarder au-delà du potentiel électoral du Vlaams Belang et de la N-VA.

C'est maintenant au petit monde de la rue de la Loi d'agir dans ce sens et d'écouter les électeurs. Il y a certainement ici une opportunité de réduire le fossé entre la politique et les électeurs. Si on ne la saisit pas, on alimentera encore plus l'antipolitique, avec le risque que cela comporte de compromettre définitivement la perspective d'un État belge harmonieux et efficace.