Plaider pour la scission des soins de santé comme rempart contre l’afflux massif de bénéficiaires de l’intervention majorée est l’illustration parfaite de la manière dont l’obsession idéologique brouille les faits. Sous couvert de « nuance », un problème socio-économique complexe est réduit à un simple règlement de comptes communautaire. Il est temps d’en finir définitivement avec le vieux refrain des transferts interrégionaux et d’engager un débat sur les véritables déterminants de notre système de santé.

Dans son plaidoyer, Jürgen Constandt, président du Vlaams en neutraal Ziekenfonds (VNZ - Mutualité flamande et neutre) souligne la surreprésentation des Bruxellois et des Wallons parmis les bénéficiaires l’intervention majorée (BIM). La suggestion est claire : il s’agirait d’une « saignée structurelle » où la Flandre paierait pour un prétendu manque de responsabilisation de l’autre côté de la frontière linguistique. Les chiffres sont d’ailleurs exacts : à Bruxelles, 34,15 % des habitants ont droit à l’intervention majorée, contre 23,49 % en Wallonie et 16,86 % en Flandre. Le nombre de jours d’invalidité est également plus élevé en Belgique francophone.

Mais la conclusion selon laquelle il s’agirait d’un problème communautaire ne manque pas seulement de nuance: elle est fausse. Car la vraie question est : à quoi ces différences sont-elles dues ? Et les réponses ne résident pas dans la langue que parlent les gens, mais dans la rue où ils habitent.

La pauvreté ne parle aucune langue

Première correction : le statut d’intervention majorée n’a pas été créé pour récompenser la paresse, mais fonctionne comme un filet social pour ceux qui en ont le plus besoin. Ce statut est accordé sur la base des revenus, et non de l’origine ou de la langue. À Bruxelles, 25 % de la population vit dans la pauvreté, contre 18 % en Wallonie et 11 % en Flandre. Le taux d’emploi des 20-64 ans s’élève à 77,3 % en Flandre, mais chute à 67,9 % en Wallonie et 63,9 % à Bruxelles. Ceux qui vivent dans des conditions précaires ont plus souvent droit à une aide, et c’est précisément l’objectif d’un système solidaire.

M. Constandt propose de scinder l’assurance maladie afin de responsabiliser les régions. Mais que se passera-t-il si la Wallonie ou Bruxelles ne peuvent assumer ce fardeau ? « Un euro ne peut être dépensé qu’une fois », affirme-t-il. C'est exact. Et si nous scindons l’assurance, ces régions disposeront de moins de moyens pour protéger leurs habitants les plus vulnérables. Ce n’est pas une solution, c’est une punition communautaire infligée aux régions les plus fragiles — et à leurs habitants.

Les données internationales montrent par ailleurs qu’un manque d’accès aux soins pour les groupes vulnérables entraîne, à terme, des coûts bien plus élevés en raison des hospitalisations d’urgence et de la négligence chronique. La solidarité n’est pas ici une faveur, mais un gage d’efficacité.

Le mythe des « Francophones paresseux »

Les chiffres sur l’invalidité sont également présentés de manière tendancieuse par Jürgen Constandt. Il affirme qu’il n’existe « aucune raison objective » aux différences de jours d’invalidité entre les régions. Ceci a pourtant été démenti scientifiquement. Des recherches académiques (entre outre de la KU Leuven, l’UCLouvain, Sciensano et IWEPS) soulignent systématiquement l’impact de la structure du marché du travail. En Wallonie, historiquement, bien plus de personnes travaillaient dans l’industrie lourde et les mines — des secteurs aux conséquences physiques extrêmement lourdes.

S’ajoute à cela l’effet du travailleur en bonne santé : dans les régions où le taux d’emploi est plus faible, ceux qui sortent du système sont souvent les moins qualifiés, avec les profils de santé les plus défavorables. Pour l’immense majorité des personnes concernées, l’invalidité n’est ni un « choix » ni un manque de moralité : c’est le résultat de décennies d’histoire industrielle et d’une moindre espérance de vie en bonne santé chez les peu qualifiés.

Solidarité interpersonnelle et comptabilité nationaliste

L’argument le plus trompeur dans le discours du président de la VNZ est le calcul de l’écart de cotisations. En suggérant aux lecteurs qu’un Flamand contribue en moyenne davantage qu’un Francophone, il ignore — sciemment, et ce n’est pas la première fois — le fondement de notre sécurité sociale : la solidarité interpersonnelle. Notre assurance maladie ne repose pas sur un transfert de la Flandre vers la Wallonie, mais sur le principe que les épaules les plus solides portent les charges les plus lourdes. Un habitant aisé du Brabant wallon cotise davantage qu’un Flamand moins favorisé du Westhoek. Il ne s’agit donc pas, en résumé, de « transferts du Nord vers le Sud », mais bien de transferts « des hauts vers les bas revenus ».

Notre assurance maladie ne repose pas sur un transfert de la Flandre vers la Wallonie, mais sur le principe que les épaules les plus solides portent les charges les plus lourdes. Un habitant aisé du Brabant wallon cotise davantage qu’un Flamand moins favorisé du Westhoek.

 

De plus, il s’agit d’une photographie instantanée qui néglige le vieillissement à venir. La Flandre vieillit plus rapidement que Bruxelles et certaines parties de la Wallonie. Dans un avenir proche, le coût des pensions et des soins aux personnes âgées augmentera de manière exponentielle en Flandre. La solidarité dans laquelle M. Constandt souhaite aujourd’hui sabrer sera plus que jamais nécessaire pour la Flandre elle-même. Les rôles (artificiels) du « receveur net » francophone et du « contributeur net » flamand basculeront inévitablement sous l’effet de la démographie.

L’illusion de la scission

La solution proposée — la régionalisation complète de l’assurance maladie et invalidité — est la recette même de l’inefficacité. Dans le monde des assurances, les économies d’échelle et la mutualisation des risques sont les seules garanties de robustesse. L’INAMI dispose d’un pouvoir de négociation considérable face à l’industrie pharmaceutique internationale. Un système morcellé en trois administrations distinctes ne mènerait qu’à davantage de bureaucratie et à une position affaiblie pour le patient.

Dans le monde des assurances, les économies d’échelle et la mutualisation des risques sont les seules garanties de robustesse.

Ce que le citoyen veut vraiment : la refédéralisation des soins de santé

Alors que les mouvements nationalistes, comme la Mutualité flamande (mais en rien neutre), continuent de marteler l’idée d’une scission, le citoyen demande précisément l’inverse. Plusieurs sondages (Ipsos 2020, VRT 2021) montrent qu’une large majorité des Belges — y compris une majorité de Flamands — sont favorables à la refédéralisation des soins de santé. Ils semblent comprendre de quoi il retourne vraiment dans le débat sur l’intervention majorée et les jours d’invalidité. Ce n’est pas un problème communautaire. C’est un problème social, causé par la pauvreté, les inégalités de santé et les différences économiques structurelles. Ceux qui veulent s’attaquer à ces différences doivent investir dans l’éducation, la santé et l’emploi, et non dans la scission.